Un lieu où règne la douleur est terre sainte.
    Oscar Wilde


Ils m’ont appelée Marie par dérision. Je suis une balle de fusil. Avant qu’ils me baptisent, j’étais la balle française. Je viens de servir, comme justicière dans un peloton d’exécution. Mon travail effectué, je me suis aplatie sur le calcaire du mur dans un éclat blanc. J’ai chu sur le sol humide des pluies de la nuit, dans un souffle de vapeur. Je suis devenue inanimée. J’ai donc une âme.
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »
J’ai passé ma vie d’objet inanimé à forcer d’aimer les amis de Li.



1

Ils sont six. Cinq garçons et un chien. Le plus âgé fait treize ans. Le plus jeune a neuf ans. Il a poussé très vite. C’est le plus grand du groupe. Il a la pâleur d’une orchidée. Il manque de soleil et de calories. Il est une plante des sous-bois et des sols maigres, qui lance sa tige vers des ouvertures de lumière, se dresse pour éclater de couleur. La couleur est montée dans sa tignasse large, mais courte, plantée en barbelés, albinos, orangée, mordorée et qui lui donne son nom : Lion. La couleur a envahi ses immenses yeux clairs, à l’iris d’or, d’éclairs de rubis, de topaze, festonnés d’émeraude. Un pantalon usé, mais solide, qui avait dû être un jean, lui couvre les hanches, les cuisses et la partie supérieure des mollets. Un tee-shirt rouge trop grand, avec, écrit dessus « I love NY » couvre en partie une courte baïonnette qui pend à la ficelle qui lui sert de ceinture. La pâleur extrême de tige trop grande, les muscles longs, saillants, la brûlure de balle qui balafre l’avant-bras du garçon, ses yeux d’extraterrestre projettent beauté, force, respect. Les mains dans les poches, il marche derrière les autres, à la manière d’un général qui scrute le champ de bataille par-dessus la tête de ses troupes.
Rino, l’aîné, murmure sans cesse. C’est le juke-box en sourdine. Il suffit d’appuyer sur un bouton et les histoires défilent. Avec sa tête baissée jetée en avant, il est du genre rhinocéros – ce qui lui vaut son nom. Son estomac rejette presque tout, son corps est un sac vide. La peau couvre ses gros os, enrobe les lourdes articulations de ses coudes et de ses genoux. Fagoté de surplus fauchés dans une caserne et ajustés à ses dimensions par une ceinture militaire, il supporte un sac à dos, de même origine, qui lui bat les fesses, prolongé par des courroies qui frottent les jambes. Une machette est attachée au sac estampillé US ARMY.
Les sacs des quatre autres portent la marque non moins prestigieuse de CCCP. Ils ont une dégaine identique, car habillés par les mêmes tailleurs. Moins forts, ils paraissent transparents.
Le plus petit, le plus sec, le plus nerveux, a perdu un pied sur une mine. Amputé, il s’est fixé une boule de tissu sous le tibia, suffisamment épaisse pour amortir son poids et marcher sans bâton. Il porte, sur son flanc droit, fixé à la taille, dans une poche en tissu, son pistolet belge BDA 380 et trois balles de 7,65 qu’il garde précieusement. Il n’arrive pas à digérer la perte de son pied, coupé au-dessus de la cheville. Pour le handicap. Pour la douleur. Pour la peur de perdre toute la jambe s’il n’avait pas été arrosé de sulfamide par le toubib danois. Pour les vomissements qui n’arrêtent pas. Parce que lui, Para, le léopard, qui ne se fait pas prendre, s’est fait avoir par cette merde, cette saloperie planquée par une pourriture, sur le sentier qui mène à son quartier. Pourtant, il savait qu’il y en avait partout. Lui, le malin, il s’était caché, il avait caché sa sœur, il avait tout évité, alors que les autres sautaient. Il n’a pas regardé où il foutait son putain de pied. Se faire feinter de cette façon, ça le fout en rogne. Son bonheur, c’est d’avoir eu la force d’aller chercher sa petite sœur, d’aller au bord de la route et de lui dire de crier, avant de tomber dans les pommes. Avec quelle joie il viderait un chargeur sur les salauds du gouvernement qui paradent dans leur Hummer noire !
Les courroies des sacs à dos des cinq gamins raclent le sol et l’herbe drue. Les bandes de tissu peignent et ratissent.
« Stop. » Lion parle. Le mot est sec. La voix, couverte, a la consistance d’un coup de pistolet muni d’un silencieux.
« Pieds. » Les enfants ont senti rouler les cartouches sous leurs orteils. Ils se sont bloqués, une jambe repliée, à l’arrêt, imitant la patte avant gauche du chien ocre qui les précède, à l’instant précis où l’ordre est venu.
« Balles.
−    Faites gaffe », dit Para.
Faire gaffe des autres qui, comme eux, cherchent les douilles pour le cuivre, les balles pour le plomb, pour les revendre au kilo chez l’épicier, les troquer contre de la farine, du riz et de l’alcool.
Rino s’arrête de monologuer. Lion reprend :
« Rino, Para, douilles. Sipa, moi. Fini, rejoindre. Mur, balles, plomb. Impa, œil. »
Impa a de longues jambes et de grands bras pour un buste court. Il saute comme un impala. Il a un visage aérodynamique, un grand nez, les oreilles et le regard craintif, observateur. Il raconte qu’il court plus vite que les balles. Il a, dix fois, échappé à des rafales, grâce à son instinct de bête traquée qui assure sa survie par la fuite et le camouflage, qui anticipe le danger et réagit avant qu’il ne se présente. Il sait être transparent, disparaître, une bosse de terrain, un tronc, la murette la plus basse le cachent.
Sipa tire son nom de chimpanzé. Le mot s’est déformé, car Chimpa ou Chimpanzé est trop long. Il est malin. Il a le goût des nombres et en conséquence du commerce. Il est vif d’esprit, possède une mémoire d’éléphant. Il troque, dérobe, compte. Il est roublard, honnête en affaires. Il refuse les manœuvres louches. Il ne veut pas indisposer ses concurrents, ses fournisseurs et ses clients. C’est trop dangereux. Il est coléreux, hargneux, il ne lâche le morceau que par tactique, pour mieux le mordre ensuite. Il est imbattable en marchandage. Il propose les bons produits. Il sait très bien lire et écrire, a été élève de l’école primaire des Bons Pères, avant les massacres. Il peut réciter les stocks cachés du groupe. Il connaît les prix. Il sait corrompre avec de l’alcool et des cassettes. Il arrange les paperasses des familles. Il rend service. Il remercie ceux qui l’aident. Cela a duré jusqu’à ce que le gouvernement déclenche la chasse aux chiens et aux enfants errants.
Le jour du premier grand massacre, début de la longue route vers la victoire du nouveau président à la place de l’ancien, les enfants étaient séparés de leur famille. Sipa était à l’école, Lion à la pêche, Rino caché dans une bananeraie, pour préparer quelques bêtises. Impa était au marché. Para jouait derrière la maison avec sa jeune sœur. Quand ils rentrèrent, les maisons brûlaient, les quartiers étaient vidés, pillés, leur famille avait disparu. Certains virent les corps de leurs parents, de leurs frères, de leurs sœurs. Deux ans ont passé.
Le hasard des rencontres a réuni les cinq garçons. Leurs astuces, leur organisation, la chance, leur ont permis d’être encore en vie. Ce soir, ils se sont glissés hors de leur cachette, parce que la fusillade a migré au Nord, derrière l’ancienne usine coopérative de vannerie. Les garçons profitent du couvre-feu. Ils sont sur place. Le risque est calculé. Ils savent qu’il y a un trésor : Sipa a compté les salves des pelotons d’exécution. Ils ont entendu l’impact des balles, les douilles qui tombaient. Leur abri est enfoui derrière le mur. Ils ont choisi les dernières heures du jour quand la brume s’épaissit. C’est l’heure où les gens se terrent, la peur au ventre. Un vent mou porte les maintenant lointaines rafales du peloton d’exécution. Impa est collé contre le mur. Chaque rafale déclenche un tremblement nerveux. Le mur et lui vibrent à l’unisson. La peur amplifie la précision de son observation. Les autres garçons sont couchés ou à genoux sur le sol boueux. Ils rampent et ondulent en emplissant leur sac de douilles. Ils ramassent, à poignées, les grains de plomb. Lion extrait, avec sa baïonnette, les balles encastrées. Au loin, au bout du terrain vague qui, avant, était une route, une Jeep, sa mitrailleuse, ses gendarmes passent, et disparaissent. Des coups de feu. Des cris. Des salves. Le silence. De l’usine, une nouvelle rafale arrive. La cueillette des balles est rapide. Les garçons longent le mur et rentrent dans l’école par un trou à leur taille.

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