La grandeur de la prière réside d’abord en ce qu’il n’y est point répondu.
Antoine de Saint-Exupéry



Ils m’ont appelée Marie par dérision (La vie de château). Je suis la balle de fusil français qui fut révélée « objet inanimé avez-vous donc une âme ». Je suis multicolore, du gris le plus tendre à l’or le plus blond. Je suis un bijou d’amour. Je force l’espèce humaine animée à s’aimer.






Précédemment

Leurs parents sont morts ou disparus. Leur maison, leur village sont en ruine ou brûlés. Six enfants, dans un pays d’Afrique où se perpétuent guerres civiles et massacres, se rassemblent dans une école abandonnée et en ruine qu’ils appellent le château. Leurs intelligences, leurs volontés, la chance et des phénomènes étranges leur permettent de survivre. (La vie de château, les amis de Li).


1

Une des qualités de l’Église catholique est la patience. L’attente éclaire. Cette attitude n’est pas sans dangers. L’histoire montre qu’elle peut mener à des échecs, des guerres, des massacres. L’Église catholique possède le syndrome du sauveur. Ses élites et ses fidèles se prennent pour le Christ. La stratégie de l’attente est adaptée à ce sentiment. On laisse la situation se dégrader ; on arrive pour sauver le monde.
Dans l’affaire de l’école, les derniers événements justifient une intervention. Il faut récupérer un patrimoine laissé à l’abandon, continuer l’œuvre éducative et civilisatrice, s’assurer une nouvelle génération de croyants, de pratiquants, de donateurs, poser de la feuille d’or sur une auréole ternie. La résurrection de l’école du Sacré Cœur est un sujet régional. Il peut, bien orienté, promouvoir, à nouveau, les principes de la doctrine. Il est à l’ordre du jour de la conférence des évêques de l’Afrique centrale qui se tient dans un pays voisin. Rome y a veillé malgré les réticences des représentants locaux. Le Cardinal E. dirige la délégation romaine. Il est accompagné de l’archevêque de P., Monseigneur Jean de C., spécialiste de l’Afrique, éminent conseiller, ancien enseignant à l’école du Sacré Cœur, initiateur d’une génération d’élèves, dont le nouveau président Ange Lahyène.
 L’archevêque est surpris d’apprendre que le nouveau président, son ancien élève, Ange, va sur ses quarante ans. L’étonnement du président Lahyène est aussi grand quand ses collaborateurs lui communiquent les noms des participants à la réunion régionale des évêques. Pour lui, le père Jean doit être un vieillard retiré de la vie publique et sacerdotale. Ils oublient simplement qu’ils n’ont que treize ans d’écart. Sans se rencontrer, cette proximité nouvelle les unit. Ils comprennent ce que l’autre doit entreprendre pour résoudre une situation qui peut redevenir explosive. Cette connivence condamne l’archevêque à faire des entorses à quelques principes chrétiens auxquels il est profondément attaché.
Pendant la Conférence, Jean de C. met en œuvre ses talents de négociateur, de tribun, pour convaincre l’auditoire que l’Église doit intervenir et occuper l’école. Il doit convaincre. Il ne s’agit pas seulement d’ébranler les convictions des évêques africains et particulièrement de l’évêque M. qui est responsable du territoire temporel de l’école du Sacré Cœur. Il ne s’agit pas seulement de les rallier à une action qui les affole, mais les motiver pour qu’ils croient que l’idée, que la volonté d’action vient d’eux, que l’initiative vient de Dieu et de Jésus. Jean de C. sait que cette intervention trahit les paroles du Christ. En effet, en intervenant, même pacifiquement, l’Église se mêle des affaires de l’État. Il bafoue le «laissez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ». Monseigneur M., le premier responsable de l’inaction, n’a pas manqué de le rappeler.
« Il faut laisser le gouvernement face à ses responsabilités. Il a rétabli l’ordre dans le pays, notamment dans les villes. Il doit aller jusqu’au bout.
−    Rien ne prouve que Dieu n’intervient pas, dit le Cardinal E. Écoutez ce que Monseigneur Jean de C. en pense. Vous savez qu’il est, ici, celui qui, après vous, connaît le mieux la région et l’école. Je dois vous révéler qu’il était sur les lieux, grimé et déguisé en marchand d’eau, le soir funeste où certains fidèles, aveuglés par une poignée d’agitateurs, se sont groupés devant l’école, occasionnant les événements regrettables que vous connaissez.
−    Merci, Monseigneur. Messeigneurs, la miséricorde de Dieu est incommensurable. Monseigneur M., permettez-moi, devant toute l’assemblée, de m’excuser sur ma présence secrète, dans une tenue indigne de mon sacerdoce, sur les lieux de cette folie collective, sans vous en avoir avisé. Rome ne souhaitait en rien vous trahir, vous espionner, mais voir, entendre, pour comprendre. Messeigneurs, excusez-moi par avance sur les propos un peu crus et brutaux que je vais proférer pour étayer ma démonstration, comme sur la longueur de mon intervention.
« Je suis d’accord avec Monseigneur M. L’État doit rétablir l’ordre. Il a réussi, sauf dans l’environnement de l’école, et dans quelques autres endroits, relativement assez nombreux, dont il ne se vante pas et, où seule, la force, la crainte, les exécutions, maintiennent un calme fragile. Où est notre intérêt ? Dans un lâche isolement, sous couvert de la séparation du temporel et du spirituel, sous couvert d’une culpabilité réelle, alors qu’une de nos congrégations est propriétaire foncière des lieux ? Ne doit-on pas défendre nos biens séculiers ? Ne doit-on pas gérer notre patrimoine avec bon sens, sérieux et discernement ? Ne doit-on pas agir en bons pères de famille ? Qui en bénéficie ? Nos fidèles ! Vous êtes serviteurs de Dieu pour servir les fidèles, pour luter contre le malheur, la pauvreté. Il faut reprendre possession de l’école du Sacré Cœur. Il faut qu’elle redevienne ce qu’elle reste dans la bouche populaire : l’école des Bons Pères. Dieu s’est manifesté pour nous éclairer. Les signes sont tangibles. Nous devons rouvrir l’école. Nous seuls. Personne ne doit interférer. J’ajoute, avec calme, lucidité, foi, que nous y entrerons facilement, que l’école nous accueillera, et que les manifestations paraphysiques cesseront.
« Il y a un instant, je parlais de culpabilité. Je sais que certains d’entre vous, aveuglés par les mauvaises idées de naguère, se sentent coupables de bêtise, de lâcheté, de cruauté, rongés par le remords, malgré leur absolution. Je leur demande de faire disparaître ses néfastes sentiments, qui sont des freins à leur dynamisme. Ne les reportez pas sur l’école. L’école est notre chance. Elle est la bonté, la grandeur de notre religion. Agissez ! »
Jean de C. s’arrête de parler. La salle est silencieuse, attentive. Il emplit un gobelet d’eau, qui coule dans le plastique avec un bruit de papier froissé, amplifié par la proximité du micro. Il boit lentement, en feuilletant ses notes. On l’entend respirer. Il reprend :
« L’école est notre symbole. Elle est le lien entre un passé sans tache, car elle est sans tache, et un avenir riche, lumineux. L’école, fermée, devient source de visions. On la montre du doigt. Derrière les tentatives de souillure, quand ils en firent un mur des fusillés, ou derrière les tentatives avortées d’occupation, se cachent les églises protestantes. Parce qu’elles ont échoué, elles ont, avec onctuosité, rappelé au Saint-Siège que l’école posait un problème à la pacification du pays. Certes, cela ne fut pas dit avec autant de franchise, mais nous avons compris le message. Dieu n’a pas voulu des protestants. Il nous veut. Nous ne pouvons le trahir. Il a sonné les cloches de l’église. Il nous appelle. Gloire au Seigneur. Amen. »
L’archevêque de P. range ses papiers. Un long silence. Les têtes se penchent, des murmures, des mouvements d’assentiment, des envies d’applaudir, des mains qui se joignent en signe de prière, des signes de croix.
« Les paroles de Monseigneur Jean de C. sont claires, reprend le Cardinal E. Nous savons ce que nous devons entreprendre. Nous avons réfléchi, et nous nous en excusons, à une technique pour réinvestir notre chère école. Elle reposera sur une structure légère, organisée en commando, pacifique. Nous avons trouvé le chef. Il connaît l’école. Je ne peux vous en dire plus, vous le comprendrez aisément. Dans ce type d’opération, la surprise est un facteur de réussite. Je demanderai seulement à Monseigneur M. d’avertir le président Lahyène que nous allons intervenir, que nous avons besoin de sa neutralité, que ses services n’interdisent pas nos actions. »
Les événements jouent parfois aux réapparitions, aux destinées croisées. Jean de C. n’est pas le seul à se retrouver, après quelques années, impliqué dans l’opération de résurrection de l’école du Sacré Cœur. Le chef du commando est plus qu’un ancien élève de l’école, c’est un ancien professeur, caché dans la cave de l’école, enlevé par des miliciens rebelles. Le camion qui le transportait, conduit dans la nuit à une allure folle par un chauffeur ivre, versa dans un lac. Frère Gustave fut projeté à une dizaine de mètres. Il fit un magnifique plongeon. Il nagea sous l’eau le plus longtemps qu’il pût, avec les bras, ses pieds étant entravés, puis, dans une nuit de nouvelle lune, souvent cachée par des nuages rapides, il se dirigea sur un cap de grands arbres. Il était près de la frontière. Il se mêla à un convoi de réfugiés, intégra un camp. Il se fit connaître. Il proposa ses talents de prêtre, de professeur, de médecin. Il y resta, faisant un formidable travail, jusqu’à ce que Jean de C. lui demande de participer, en tant que directeur, à la réouverture de l’école du Sacré Cœur. Il s’étonna lui-même de la rapidité de sa réponse positive. Les camps de réfugiés qui n’en finissent pas d’exister, de croître, de se multiplier dans des conditions alimentaires, sanitaires, morales constamment dégradées lui donnaient subitement le vertige. La tâche que Rome lui confie est un souffle d’air frais. Les derniers mois qu’il avait vécus à l’école avaient été terribles. L’horreur était partout. La vie dans les camps était soumise à la pression des queues interminables pour l’eau, le riz, le sucre, les haricots, le lait, le feu. Il y avait les vols, les bagarres, les viols, les maladies individuelles et celles de la promiscuité, la boue, les morts qu’on ramasse au petit matin, les vengeances, les rackets. Il y avait les accouchements connus et furtifs, les enfants abandonnés, les autres qui n’ont comme lieu de naissance qu’un camp de réfugiés. Il y avait les campagnes de vaccinations industrielles. Gustave vivait avec les assassinats crapuleux, ethniques, religieux, claniques, la prostitution, la drogue, quand ce n’étaient pas les attaques de troupes armées incontrôlées, les incursions de mercenaires des gouvernements  amis  payés pour massacrer. La vie d’une société, concentrée sur quelques hectares, amplifiée par la densité. Au début, il avait cru pouvoir aider les réfugiés à se bâtir un bout de vie. Il ne traitait que des urgences qui s’accéléraient, dans un monde clos, voué à l’échec permanent, à l’assistanat forcé.
Construire du tangible, préparer des enfants à la vie, dans un pays en paix, où les cloches sonnent la joie, lui paraît autrement excitant, autrement important. Il a été choisi. Il se dévouera corps et âme à sa nouvelle mission. Il sera plus productif, avec autant de courage, de patience et de discernement.
Jean de C. et Gustave passent une matinée à préparer la réouverture de l’école. Ils traitent vite la prise de l’école, comme si la réussite était acquise, l’un et l’autre étant convaincus que l’assaut sera facile, parce que Dieu a choisi l’Église romaine. Gustave l’organisera avec quelques personnes volontaires choisies sur une liste fournie par l’évêque et dont ils ont défini le profil. Ils s’attardent plus longuement sur le nombre de classes, les travaux qu’il faudra entreprendre, le budget, les aides et subventions, les programmes, la mixité, les langues, le pensionnat, les tarifs, le personnel, les relations avec l’évêque, avec le maire, avec le gouvernement.

L’évêque M. est reçu par le président, en tête-à-tête, immense honneur, dans le nouvel et immense bureau ovale du palais, près de la cheminée de marbre blanc. Étrange concession à l’apparat et à l’admiration, car le président mène une vie simple. Le bureau est une copie, en plus vaste, du bureau ovale de la Maison-Blanche, trois fenêtres, rideaux en velours de soie, plancher en damier de bois des Philippines, peau de caribou et clous de laiton sur les sièges, ambiance vert olive. Le président est d’humeur joyeuse. Ses yeux pétillent. L’évêque, malgré le soutien de Dieu, est envoûté et terrorisé par le charme de son hôte.
« Monseigneur, je suis heureux de votre visite. Comment se porte votre archevêché ? On m’a rapporté que vos églises se reconstruisent, qu’elles font le plein de fidèles, malgré un manque criant de prêtres. Comment expliquez-vous cela ?
−    Monsieur le Président, je tiens à vous remercier de l’aide généreuse de votre gouvernement à la reconstruction de nos lieux de culte. Les fidèles courent vers nos cathédrales et églises, grâce à la paix que vous nous apportez. La guerre civile a décimé nos prêtres. Il faut du temps pour former de nouveaux ministres du culte.
−    Monseigneur, je me suis permis de vous offrir un rafraîchissement que j’ai choisi pour vous. » Un bel et jeune serviteur, vêtu d’une toge blanche, apporte un plateau avec un verre, ruisselant de buée, de vin rouge, une assiette en bois couverte d’hosties, un verre de lassi. « Je ne vous accompagnerai pas dans les boissons alcoolisées. Quant aux pastilles de pain azyme, elles ne sont pas bénites. Je vous en prie, continuez, Monseigneur.
−    Je disais qu’il faut du temps pour former de nouveaux prêtres, et notre séminaire vient juste de rouvrir.
−    Ne craignez-vous pas une crise de vocation, après le comportement amoral de beaucoup de vos hommes d’église pendant la guerre civile ?
−    Non ! Monsieur le Président. » Monseigneur M. perd pied, se sent une gazelle devant une hyène facétieuse.
−    Ne craignez-vous pas que cette faiblesse d’encadrement ne nuise à l’avenir de votre église, soit la source de désobéissance ?
−    Monsieur le Président, les fidèles viennent vers Dieu volontairement.
−    Je sais, je sais. Si je compare avec les protestants ou les musulmans, votre ratio du nombre de religieux par le nombre de fidèles est anormalement bas.
−    Nous avons des laïcs pour nous aider.
−    Je sais, je sais. Eux aussi. Monseigneur, je vous remercie d’avoir voulu, avec bonne humeur, éclairer ma lanterne. Je suppute que si vous êtes ici, c’est pour solliciter mon appui. Si je puis vous aider. Pour quelle raison n’êtes-vous pas archevêque ? Je crois savoir que vous dirigez un archevêché. Je sens comme une injustice.
−    Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! » L’évêque a le souffle court. « Monsieur le Président ! Ne croyez pas ! Effectivement ! Non ! Pas effectivement ! Monsieur le Président, hors de moi l’idée... Je viens solliciter votre autorisation pour reprendre possession de l’école du Sacré Cœur, et votre aide pour en faciliter l’accès.
−    Ne comptez pas sur moi pour investir à votre place un bien qui vous appartient et qui ne trouble pas l’ordre.
−    Monsieur le Président. Je me suis mal exprimé. Nous vous demandons l’autorisation. Nous ne vous demandons pas d’intervenir, pas l’autorisation d’intervenir, pas de défendre l’ordre, pas de, de ne pas nous empêcher d’intervenir.
−    Vous bafouillez, Monseigneur ! Reprenez-vous ! Je ne vois pas comment, si je vous autorise, je peux en même tant vous interdire !
−    Monsieur le Président, je confirme que je me suis mal exprimé !
−    Je plaisantais, Monseigneur ! J’ai fort bien compris. Vous reprenez possession d’un bien qui appartient à une congrégation de votre église, et vous êtes, en tant qu’archevêque, l’autorité compétente pour cela. Je n’ai pas d’autorisation à vous donner, par contre, je vous somme de prendre contact avec le maire de la ville, pour l’informer de votre démarche, prendre, sur ses conseils, les dispositions nécessaires pour ne pas troubler l’ordre public. Toutefois, je suis curieux de savoir comment vous comptez vous y prendre ?
−    Le plus naturellement du monde, en entrant par la porte.
−    Je vous félicite. J’admire votre courage. Mais laissez-moi en douter.
−    Je voulais dire que le nouveau directeur…
−    Vous avez un directeur !
−    Oui. C’est un ancien enseignant de l’école. Je ne le connais pas. Il interviendra avec l’aide de Dieu et une poignée de croyants qu’il recrutera quand il viendra me rejoindre.
−    Vous ne le connaissez pas ? Cachottier ! Moi, je sais que c’est un Honnie. Non ! Monseigneur, n’ayez aucune crainte, l’ordre, c’est la concorde. Vous êtes bonnie. Cela me suffit. Le lieu sera un exemple. Pensez donc, un Honnie dévoué, à un poste si culturel m’intéresse beaucoup. Monseigneur, à mon tour de vous demander un service. Quoi que vous trouviez dans l’école, si vous réussissez à la reconquérir, vous donnerez une explication qui confirme le caractère surnaturel des événements. Il ne peut en être autrement. Je fais confiance à l’archevêque de P. pour qu’il trouve une belle histoire mystérieuse, miraculeuse ou diabolique, comme il voudra. N’oubliez pas de lui en faire part. C’est très important. J’y tiens particulièrement. Les événements, vous n’allez pas me dire qu’ils n’ont pas existé, étaient surnaturels. »
Le président se lève, raccompagne l’évêque : « Au revoir, Monseigneur. N’oubliez pas. Les événements étaient surnaturels. Vous serez Omne tulit punctum ! Vous remporterez tous les suffrages ! » Le président disparaît avant que l’évêque n’ait pu le remercier et comprendre la signification profonde de la citation.
Dans la voiture qui le ramène à l’évêché, l’homme d’église sanglote. Il souffre. Jamais il n’a été autant ballotté, diminué, manipulé. Jamais il n’a accepté avec autant de facilité d’être ridiculisé. Ayant repris ses esprits, grâce à Dieu, il téléphone à l’archevêque Jean de C. Il lui rend compte des propos du président. L’archevêque commente simplement : « Ses souhaits sont judicieux. »



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