On ne peut poser les pieds sur le sol tant qu’on a pas touché le ciel.
                                            Paul Auster



Ils m’ont appelée Marie par dérision. J’étais une balle de fusil français (La vie de château). Je suis devenu bijou d’amour. J’ai appris que l’amour était versatile et qu’un nouvel amour faisait naître douleur, colère et haine (L’apprentissage du monde).   
   « Rêve, aime, souffre, crie, apaise, charme ou berce,
    Toujours tu fais courir entre chaque douleur
    L’oubli vertigineux et doux de ton caprice. »

Chopin, portraits de musiciens
                                Marcel Proust.







Précédemment

Leurs parents sont morts ou disparus. Leur maison, leur village sont en ruine ou brûlés. Six enfants, dans un pays d’Afrique où se perpétuent guerres civiles et massacres, se rassemblent dans une école abandonnée et en ruine qu’ils nomment le château. Leurs intelligences, leurs volontés, la chance et des phénomènes étranges leur permettent de survivre. (La vie de château, les amis de Li).

Les enfants, la paix revenue, sont contraints de quitter leur château qui doit redevenir une école. Convaincus par une ONG américaine, ils acceptent de se séparer. Ils sont recueillis dans trois pays différents. L’un retrouve sa mère en Suisse. Trois sont envoyés au Canada et deux en Californie. (L’apprentissage du monde, les amis de Li).




1

 « P’tite târieuse. J’suis sûr qu’tu t’fais ‘culer par ton vieux nègre. Avec le cul et les cannes qu’t’as. J’peux pas t’regarder sans bander. Câliss ! T’arrêtes ! Qu’tu vois ce qu’est un homme ! Tabarnac de Câliss ! J’va t’ piner !
−    Foque ! Je va t’décrisser !
−    T’entends. On va t’piner le cul ! Tarieuse ! »
Lison rentre de l’école de musique. Elle marche d’un bon pas, quand elle est interpellée. Ils sont derrière elle. Elle connaît ce genre de discours. Il y a des gens sur le trottoir d’en face, un couple qui marche devant à vingt mètres. Des devantures des magasins éclairent la chaussée. Ça la rassure. Elle accélère, sans courir. Se comporter comme si elle n’entendait rien. Ne pas se retourner, ne pas répondre. Elle se prépare, glisse la main dans son sac, prend la matraque électrique, en espérant qu’elle est toujours chargée.
« Oh ! Tarieuse ! »
L’attaque est brutale, la prend de court. Par derrière, une main précédée d’une odeur de chloroforme se pose sur son visage. D’un mouvement rapide en arrière et à gauche elle se dégage, juste à temps. Elle pique la main qui tentait de l’étouffer avec la décharge électrique. L’agresseur hurle. Un instant de répit.
« Ça va s’payer !» crie une voix nouvelle, rauque.
Elle se retourne et fait front. Ils sont trois, côte à côte, énormes. Elle voit briller un poing américain. De toutes ses forces, elle balance l’étui de la clarinette dans la tête de celui qui est sur la trajectoire – toujours porter des coups directs –, lance un coup de pied, sec et raide dans les testicules – toucher les parties sensibles et vulnérables. Il se plie, bloquant un instant les deux autres. Lison recule, tourne et s’adosse au mur pour assurer son assise, pour éviter qu’ils la renversent. Elle hurle : « Au secours ! Au secours ! » sans s’arrêter. elle crie pour alerter les passants, déstabiliser l’assaillant. Celui de gauche lève une batte de base-ball. Elle la voit s’abattre sur sa tête. Elle la fauche avec l’étui, la dévie. Pas assez. L’avant-bras et l’épaule craquent. La douleur est fulgurante. Lison s’asphyxie. Ils se ruent sur elle. Elle est soulevée, transportée. On ouvre son manteau, la lame du couteau, glacée, glisse sur son ventre, ouvre le pantalon et la culotte. Elle s’évanouit en râlant, en colère contre son asthme.
Elle vogue dans un monde de pénombre. On la transporte. Elle s’entend dire : « Les salauds ! Ils m’ont eue ! » L’aiguille vaguement s’enfonce dans son bras. Elle entend la sirène de l’ambulance. Les couleurs disparaissent. Elle crie, son frère inanimé sur les genoux. Des fantômes glissent, grimassent. De grosses mains la palpent. Elle, immobile. Son frère dort. Elle a vu dormir ces gens. Son père ? Sa mère ? Dans d’étranges positions, dans les jardins, dans la rue, ruisselants de pluie. La pourriture. La boue. Le silence. Les lits gris. L’auto. La croix noire. Un sourire s’enfuit. La cabane. Ne pas sortir. Se cacher. Ne pas pleurer. Ne pas parler. Une auto grise, une croix noire. Elle crie, crie, n’entend rien. Elle s’accroche à une jambe lisse. Elle glisse. Elle tombe. Un jardin maison grise toit noir. Pansement. Tête. Le couteau déchire la culotte. Un chien lèche le pied de son frère, lèche le visage de Li, se retourne, aboie.
« Lison ! Lison ! Réveillez-vous ! Lison ! Lison ! Réveillez-vous ! »
La lumière rouge éclate, blanche. Ouvre les yeux, ouvre, ouvre. J’ai mal au ventre. Ne bouge pas. Ouvre les yeux. Trop de lumière blanche, blanche. Des tuyaux, des fils, dans le nez, sur le bras droit. Le bras gauche prisonnier. Des poches molles, des flacons.
« Lison ! Réveillez-vous ! Tout va bien ! C’est fini ! Regardez ma main ! Bien ! On va vous ramener dans la chambre. »
Les spots, les plaques isolantes des plafonds, la pénombre, les spots, l’éclairage indirect. L’ascenseur. La douleur à chaque lumière blanche rose. Le ciel gris. Les visages. La boue. Le couteau. La croix rouge. Les tentes blanches. Les cris, les pleurs, la batte de base-ball. Les voitures blanches. Un hélicoptère noir. Un visage rouge et un visage noir, énormes.
« Lison ! Coucou ! C’est fini ! Bien ! Vous nous voyez ! »
Le réveil s’éternise, long, chaotique, avec ces images grises. Elles s’accrochent, s’éloignent, reviennent, écrasent, perdurent, s’insinuent. Lison trouve la solution. Écouter, entendre les voix assourdies, le ronronnement permanent, le froissement d’aile d’un oiseau. Ne pas fermer les yeux. Fixer les objets, pour se reposer, tourner la tête, lire à l’envers : oxygène. Regarder la boîte bleue, ses chiffres digitaux verts, suivre ses fils, le bracelet de la pompe à tension, le placard blanc, ses poignées rouges, le plafond et ses motifs en zigzag sur lesquels joue la lumière, la potence, les trois poches, les tuyaux, le mur beige, les barreaux du lit, la grande fenêtre, le ciel, les nuages. Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit berce sa palme. Cette paisible rumeur-là vient de la ville. Musique. Chants. Dee Dee Bridgewater. Édith Piaf. Ella Fitzgerald. Sarah Vaughan. Betty Smith. L’esprit de Lison chante. Elle ne sait pas donner de la voix. Il est trop tôt. Elle n’a pas encore parlé. Parler pour dire quoi ? Elle observe, fixe l’immeuble de verre qui prend le ciel, se croyant un miroir. Un pigeon passe. Le couteau coupe le pantalon. Une potence, un flacon. Une table, un fauteuil. Elle dort. La pression du tensiomètre sur son bras la réveille.
« Bonjour ! Je suis le Docteur L., chirurgien. Comment vous sentez-vous ?
−    Oui ? Elle s’entend parler. C’est pâteux.
−    Bien, jeune fille ! Tout s’est bien passé. Vous souvenez-vous de ce qui vous est arrivé ?
−    Oui. Je viens. Vague.
−    Je vais vous dire ce qu’on a opéré. C’est technique. J’aime bien ! On a tout réparé, sur la lancée, le haut et le bas, avec anesthésie générale. La clavicule est cassée franc et enfoncée. Il a fallu la remettre en place. Vous suivez ?
−    Oui. Je suis.
−    Vous avez un beau pansement. Bien ! Pour le ventre, rien de grave, égratignure de la peau, coupure profonde du grand droit de l’abdomen, le muscle du bas : on a recousu bien propre, un costume croisé. Bien ! Là ! C’est de la chirurgie esthétique. Il ne restera aucune trace. Rien d’autre. Rien. C’était déjà trop. Ça va ?
−    Oui.
−    Bien ! Des questions ?
−    Mon asthme ?
−    Il y a tout ce qu’il faut dans les tuyaux.
−    Mes parents ?
−    Dans cinq minutes, un médecin, une infirmière, un psychologue viendront vous voir. Ils vous diront. Ils vous expliqueront pour les soins, la logistique. Vous êtes une jeune fille solide et courageuse. Bien ! »
Le chirurgien est parti.
Le médecin est une médecin, le psychologue est une psychologue. Lison réapprend que tout c’est bien passé, qu’elle a dormi, qu’elle va se lever, qu’on va l’aider, car ça risque tourner. On lui dit qu’elle a des ecchymoses partout, mais aucune hémorragie ou traumatisme interne. Elle va pouvoir faire un peu de toilette, recevoir des appels, téléphoner, regarder la télévision, avoir des visites dès midi. On la débranchera, après. Elle va pouvoir s’alimenter. Elle restera un jour ou deux, en observation, parce qu’on ne veut pas la bousculer. Avant de partir, si elle le souhaite, mais c’est souhaitable, elle aura quelques entretiens avec la psy. Lison répond qu’elle est ouverte à toute discussion, qu’il lui tarde de voir Iannis – elle allait dire Impa et se reprend à temps –, son frère, ses parents. Elle sera disponible, après. Il faut qu’elle parle de ce qu’il lui est arrivé. Elle a envie d’en parler.
Pâris et Miriro viennent de partir. Ils sont restés peu de temps, laissant, par tact, Iannis seul avec sa femme. Il prend la main libre et son cathéter, pose un doux baiser sur la bouche de Lison.
 « Ma Li. Ma petite Li. Mon bel amour. Ma fierté !
−    Mon Iannis. Merci. Tu n’as pas à être fier. Depuis que je suis éveillée et consciente, j’ai repassé le film. Mes nerfs ont lâché. Quand j’ai vu que je perdais conscience, j’ai senti que je me livrais à eux, sans force. Ils m’emportaient. Je ne suis pas digne de confiance.
−    Ma Li ! Ne parle pas trop, ne te fatigue pas, ne pleure pas, mon amour. On sait ce qui s’est passé. Ils étaient cinq. Tu en as mis trois hors de combat. Tu te rends compte, trois ! La sirène de la police a chassé ces salauds. Ils t’ont lâché. On les a vus. Ils étaient pitoyables, trois éclopés et les deux autres qui les tiraient dans une voiture. On les retrouvera.
−    Tu n’y étais pas. J’en ai cogné seulement deux. Ils étaient quatre. Il n’y avait pas de voiture ! Tu arranges. Ce n’est pas un roman. J’ai craqué ! Merde ! Arrête de dire des conneries !
−    Li ! Ma Li ! Tu veux m’écouter. Calme-toi. Je ne mens pas. De leur fenêtre, en face, une dame et son fils ont tout vu. Ils ont tout entendu, parce qu’ils s’étaient penchés pour tirer les volets. Ils ont averti la police, tout de suite. Avec Pâris et Miriro nous sommes allés les remercier. Ils nous ont raconté. Ils ont dit qu’ils n’avaient jamais vu une fille aussi courageuse que toi.
−    Arrête, Mon Ia !
−    Non, ma fée ! Je reprends. Ils ont entendu les salauds t’insulter. Ils ont vu un grand gars asperger une boule de coton avec le contenu d’une fiole, puis se ruer sur toi, par-derrière. C’est à ce moment-là qu’ils ont appelé la police. Ils ont vu une auto qui suivait, au ralenti. Ils t’ont vue te dégager avec vigueur. Ils ont entendu l’assaillant hurler. Il s’est mis à genoux, s’est écroulé. Tu t’es retournée. Tu les as affrontés. À ce moment-là, ils étaient deux près de toi. Un dernier, plus âgé, se tenait à distance. Un cinquième avait arrêté l’auto et sortait. Tu as giflé avec une incroyable vitesse celui de gauche. Tu as bondi et cogné l’entrejambes de celui qui était devant toi.
−    Non ! C’était le même !
−    Ils ont vu. Tu les as mis K.O. Tu criais au secours. Ils ont vu celui qui te frappait avec la batte, que tu as réussi à dévier. Ils ont même entendu le choc. Comme tu glissais lentement le long du mur, ils ont cru qu’il t’avait assommé.
−    Ça revenait au même, à cause de mes nerfs qui ont lâché.
−    Oui, ça revenait au même, à cause de la douleur et de ton asthme ! Le premier revient, il te soulève. Celui qui conduisait l’auto, le couteau ouvert s’approche de toi. De la fenêtre, ils ont crié. Ça ne l’a pas ralenti. Ils ont cru qu’il t’ouvrait le ventre. À ce moment-là, ils ont entendu la sirène de la police qui s’approchait. Les salauds t’ont lâchée, ont pris la fuite.
−    Si ces gens là n’avaient pas vu, j’y passais.
−    Si tu ne t’étais pas défendue, ils t’enlevaient !
−    Oui ! J’étais consciente. Il y avait des gens dans la rue, devant et derrière moi, sur le trottoir en face. C’est pour eux que j’ai crié.
−    Ces gens se sont défilés. Ça a écœuré la vieille dame. Tu es ma formidable Li !
−    Tu veux que je rie ? Je ne peux pas. Ça tire dans le ventre, la cage et l’épaule. Tu ne sais pas la montagne d’impuissance qui m’a écrasée, pendant qu’il déchirait le pantalon. Je n’ai même pas senti qu’il m’entaillait le ventre. Tu as beau me raconter tout ce que tu voudras, ce moment-là, ce fut une horreur ! Ça reste une horreur. »

« Vous vous êtes défendue avec l’énergie d’une lionne ! Comme je souhaiterais que toutes les femmes attaquées, molestées, puissent se comporter comme vous ! »
Le docteur Manon C. se présente à Lison. Elle pratique la psychiatrie à la clinique de la Fondation D. de Montréal, est consultante pour Viol Secours de Québec. Elle est envoyée par la Fondation, que Iannis a contactée par la hot-line. Son style direct, sa tête, son regard pétillant plaisent à Lison.
« Je connais beaucoup de choses sur vous. Vous pouvez me parler sans retenue. Si vous le souhaitez.
−    Ouf ! Je sais qu’il faut parler. Je souhaite prendre des antidépresseurs ou toute chimie équivalente. Il faut que je me sorte de mes cauchemars. J’ai été violée. Au couteau ! Dans mon ventre, qui un jour portera mon bébé, mes bébés. Ils ont violé la femme, l’épouse, la noire. Leurs insultes restent dans ma tête. C’est lourd. Je suis un objet qu’on peut emporter, démolir, tailler. J’ai honte. Quand et comment oserais-je monter et offrir mon corps nu à mon mari ? En tant que noire, ils m’ont pendue à un arbre. Savez-vous la chanson « Strange fruit » ? Southern trees bear a strange fruit, Blood on the leaves and blood on the roots, Black body swinging in the Southern breeze. Ce n’est pas cela que j’attendais, ici. Où est ma place ? Pouvez-vous revenir me voir demain de bonne heure ? Puis-je avoir quelque chose pour chasser mes monstres ? »
−    Vous avez besoin, pour le moment, d’un somnifère. Prenez-le pendant le repas. L’infirmière vous l’apportera. »
Manon, dans un mouvement qui l’étonnera quelques minutes après, se penche sur Lison, pose un baiser sur son front.
Marc attend dans le couloir. Il se rue sur la psychiatre. Ils échangent quelques mots. Il est abattu, nerveux, il tient des raisonnements si creux que Manon lui propose, avec autorité, un entretien pour le lendemain : il ne faut pas qu’il foute la merde. La Fondation a été claire. C’est un maillon faible. Mis en confiance, rappelé à un comportement digne, il reste peu de temps avec Lison.
 Lison soupe, quand Chimbétou et la tonitruante Païda viennent l’amuser, vite remplacés par Iannis. Il n’aurait pu dormir sans revoir son amour. Ils ne disent rien, se touchent. La main et les lèvres du garçon l’apaisent. Elle s’endort vite.
Les idées noires la réveillent. Un soleil rose, un ciel soufré creusent la brume. C’est bon. Elle se lève, seule. Elle a très mal. Ça va. Elle se lave, regarde ses pansements, touche les bras, les cuisses, le cou, la joue gauche, gonflée. Ses dents. Personne ne lui a parlé de ses dents, pourtant la mâchoire est douloureuse. Elle les tâte. Aucune n’est cassée, aucune ne bouge. Ouf ! Elle vient de se faire une frayeur inutile.
En revenant dans la chambre, elle découvre sur la table de nuit deux livres, posés l’un sur l’autre. Iannis n’a rien dit, hier soir. Le premier est Chronoreg de Daniel Sernine, tout frais édité. Elle l’ouvre sur une feuille avec une espèce de véhicule spatial dessiné dessus, la belle écriture de son mari, trois fautes d’orthographe : « Ma Li, un beau livre d’amour qui devrait te donner de vrais cauchemars, pour oublier les faux. » L’autre, en anglais, The Yearling, de Majorie Kinnan Rawling. À l’intérieur, un papier. Iannis y a représenté une fillette, qui tient dans ses bras un faon : « Mon amour, je l’avais acheté pour ton anniversaire. Tu sais, c’est bientôt. Je t’ai vue le feuilleter, à la librairie. Si tu ne veux pas la science-fiction, dis-toi que je suis ton fan, mais que je ne vais pas mourir ! Jody, ça peut être le prénom d’une fille ! Rassure-toi, je t’offrirai autre chose. » Lison pleure.



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